Nathan Kabuma

Pas ça, Zinedine…

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« Rendu final de mon exercice consistant à écrire sur un événement historique, mais d'un point de vue auquel on ne pense pas. Le but étant de savoir écrire une même histoire racontée sous différents points de vue. Mais aussi de voir qu'une même histoire n'a pas la même intensité sous des regards différents. Exercice réalisé en 2020. En fin de ce texte se trouvent les commentaires écrits par des internautes ».

Cette prolongation veut ma peau. Ou plutôt celle de mes poumons. 

Je ne vois pas autrement. 

Carbonisé jusqu’à l’os, je galope derrière cette broche de millionnaires en shorts. Regardez-les tous, souffrant devant la pléiade de supporters (presque 70 000 pour être précis) aussi excités que les hackers qui, 4 mois plus tôt, se réjouissaient de polluer Twitter, le nouveau-né de la Toile.

Je suis conscient de rentrer dans l’Histoire. Aucun de mes pairs n’a arbitré un match d’ouverture et une finale lors de la même édition d’une Coupe du monde. 

Une fois l’été passé, mon nom sera oublié. Surtout du côté du pays vainqueur. 

L’ivresse de joie qui possèdera le peuple victorieux tracera une immense croix sur mon nom. Mais qu’importe. L’anonymat est indissociable à ce métier. Personne n’officie en tant qu’arbitre pour devenir l’homme le plus populaire.

Tout ce qui m’intéresse est d’être aimé de ce joueur. Zinedine Zidane. Virtuose, enchanteur, et magicien du ballon rond.

Gattuso, Pirlo, Camoranesi… Tous s’exténuent dans son dos et je ne peux pas exprimer le moindre geste admiratif.

Ma subjectivité est interdite sur le rectangle vert mais pas dans mon cœur bleu-blanc-rouge. La culture française coule dans mes veines tel un tacle glissé fluide et parfait.

Seul bémol : mes parents n’ont pas eu la bonne idée de me faire naître dans l’Hexagone.

Pauvres ouvriers argentins, ils m’ont permis de voir le jour à Quilmes, le lieu de naissance de Sergio Aguero. Une étoile montante de notre foot national.

Avant de quitter mon appart’ en direction de l’Allemagne, je m’étais assuré de coller un poster de Sergio dans mon salon. Non loin des dix paires d’yeux de Zinedine Zidane l’observant sous tous les angles.

10 posters, c’est beaucoup. Du moins, selon ma femme.

Vivre avec un homme aussi à fleur de peu que moi n’a pas été simple pour elle. Notre première année de mariage était une idylle. Depuis trois ans, c’est un enfer.

Depuis trois ans, elle menace de divorcer.

Depuis trois ans, j’en suis responsable. J’aime ma femme autant que j’aime tout prendre à cœur. 

            – Horacio ! Horacio ! 

Mon tympan est explosé par les cris crachotant dans mon oreille.

            – Horacio, siffle ! Faute grave !

C’est le quatrième arbitre. Luis.

Qu’est-ce qu’il se passe, Luis ?

Mais à peine la question posée, j’aperçois un longiligne corps se roulant sur le sol. Hurlant sa peine comme un blessé de guerre.

Et un autre, face à lui. Debout.

Joues rouges comme le terrain pierreux de Quilmes Atlético, le plus ancien club national. Poings serrés comme l’idole de mon feu père : Sergio Gabriel Martinez, boxeur champion du monde.

« Ne me dis pas que… » 

– Horacio ! insiste Luis. C’est la carte rouge ! Les autres arbitres n’ont rien vu, tu dois me faire confiance.

La pression de la foule est insupportable. Subitement, les deux yeux perçants de Gattuso, un bulldog sur le terrain, me transpercent alors qu’il me supplie de sanctionner ce que je n’ai pas vu.

Pris de court, je sprinte quand même vers mon assistant. 

Je sais qu’il n’a rien vu. Je sais qu’il ne sait rien.

Mais, en mondovision, donner une carte rouge en finale du Mondial sans passer par l’assistant serait une faute qui me retomberait dessus dramatiquement.

              – Je n’en sais rien, me souffle Dario, terriblement impuissant. Zinedine y serait apparemment allé fort. Faisons confiance à Luis.

Il me faut moins d’une seconde pour être frappé d’une amertume assombrissant mon regard.

C’est le visage que ma femme voit depuis trois ans.

Le visage de l’intolérance.

Zidane a frappé ce pauvre Marco et il l’a fait contre moi. Pour me blesser !

Mon cœur explose de tristesse et de rage lorsque, sous les yeux anxieux de mon enchanteur préféré, je place ma main dans la poche.

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